Story - Idées narratives

L’apport des idées narratives en protection de l’enfance

Les approches centrées « problème » posent comme principe que pour régler un problème, il faut le comprendre, l’expliquer, en connaître l’origine, l’histoire, les symptômes. Ainsi cela va permettre aux professionnels de nommer le problème. La personne accompagnée a un problème qu’elle ne peut pas résoudre elle-même. Le travailleur social est un expert, il va lui donner une solution en termes d’accès à des dispositifs.

Souvent, dans les discours, la personne accompagnée est le problème : « la famille est toxique », « la famille est négligente », « le père est alcoolique ». Ce type de discours empêche de voir d’autres solutions que le placement de l’enfant ou une mise à distance. Face à ce type de discours, quelle solution laissons-nous aux familles ?

Constat

En France, 136 000 enfants sont placés soit en famille d’accueil soit dans des structures collectives. Selon des associations d’enfants placés et selon Pierre Naves, inspecteur général des affaires sociales, ce chiffre de 136 000 pourrait être divisé par deux si l’on mettait en place des moyens appropriés *.  Il existe, un peu partout en France, des alternatives qui se développent, d’autres initiatives d’accompagnement. C’est aussi ce que propose la Cordée Educative. Il s’agit de créer d’autres mesures de prévention et d’accompagnement à domicile, changer de pratiques, innover.

Dans le cadre de la protection de l’enfance, rares sont les personnes qui sont volontaires pour un accompagnement. La plupart du temps, il s’agit d’accompagnement sous contrainte. Il n’est pas rare alors d’entendre parler de « déni », de «résistance». Ces discours sont plaqués sur les personnes accusées de ne pas vouloir coopérer.

Et  si au lieu de chercher à comprendre, expliquer, trouver l’origine ou la cause des problèmes et pourquoi les situations paraissent si «désespérées», nous cherchions au contraire comment retrouver de l’espoir ?

Que peuvent apporter les idées narratives ?

# Concevoir les problèmes à partir des solutions

Cela signifie s’intéresser à ce qu’il se passe lorsque le problème n’est pas là. La solution correspond alors à tout ce qui n’est pas le problème. Concrètement, c’est aider les parents à se reconnecter aux moments où ils agissent comme de bons parents. Ces moments sont appelés « exception » parce qu’ils contrastent par rapport à l’histoire dominante de «  parents maltraitants » racontée dans les institutions entre professionnels.

Nous pouvons rechercher ces moments ainsi :

  • « Qu’est-ce que vous aimez vivre avec vos enfants ? »
  • « La dernière fois que vous avez passé un bon moment avec vos enfants, c’était quand ? »
  • « Pouvez-vous me raconter ce moment ? »
  • « Qu’avez-vous fait pour que ce bon moment arrive ? »
  • « Qu’est ce que ce bon moment a apporté à votre famille ? »
  • « Qu’est ce que votre famille apprécie chez vous qui fait qu’ils sont heureux de vivre ce moment ? »

# Externaliser les problèmes

La personne n’est pas le problème mais elle est en relation avec le problème. Lorsqu’une personne est en relation avec la violence, la maltraitance, la négligence, c’est simplement parce qu’elle est happée par son histoire dominante (cf. article précédent) et qu’elle est coupée de ses intentions et valeurs. A ce stade, il s’agit aussi d’obtenir une description la plus proche possible de ce que vit la famille pour nommer le problème et trouver avec elle un nom qui soit issu de son expérience et de son vocabulaire.

David Denborough** rappelle dans son ouvrage de ne jamais oublier d’écouter le problème mais aussi tout ce qui parle de comment les personnes réagissent, tout ce qu’elles mettent en place sans le savoir pour s’en sortir. Faire en sorte que les personnes se sentent reconnues, entendues dans ce qu’elles vivent, reconnaître les effets du problème dans leur vie.

Des questions peuvent être posées sur l’activité du problème :

  • « Qu’est ce que La Colère (nom donné au problème en négociation avec la famille) vous fait faire ? » ( avec cette question, nous voyons bien que le problème est détaché de la personne )
  • «  Qu’est ce que La Colère vous empêche de faire ? Que feriez-vous si la Colère n’était pas présente ? »
  • « Qu’est ce que La Colère entraîne dans la relation avec vos enfants ? »
  • « Qu’est ce que La Colère vous donne comme image de vous en tant que parents ? »
  • « Et vous, vous êtes d’accord avec ça ? Pourquoi ? » (à ce moment là, les personnes se positionnent par rapport au problème, elles développent leur propre pouvoir d’agir et se reconnectent à leurs valeurs, espoirs)

# Rechercher la coopération et co-construire avec les personnes d’autres histoires que celle du problème

La recherche de l’adhésion des familles se fait essentiellement par la demande qui leur est faite de reconnaître leurs propres difficultés et ce, selon la description que font les professionnels du problème (sans négocier avec les familles ce qui leur pose véritablement problème). Imaginer la personne comme une personne capable d’être un bon parent, qui fait de son mieux, qui essaye de mettre en accord ses actions et ses intentions, peut à la fois aider le professionnel et les parents à coopérer, même si c’est souvent difficile.

  • « Qu’est ce qui est important pour vous lorsque vous lisez une histoire à vos enfants ? »
  • « Qu’est ce qui est important pour vous quand vous demandez à vos enfants de débarrasser la table ? »
  • « Le respect d’accord ; qui serait fier et pas étonné de vous entendre parler ainsi de respect ? »

 Rechercher et comprendre les intentions des parents

Les gens ont toujours de bonnes raisons d’agir comme ils agissent. Personne ne recherche intentionnellement les problèmes.

Une maman nouvellement arrivée en France, lors de son 1errendez-vous avec les services sociaux, laisse ses deux enfants jouer au pied de l’immeuble avec d’autres enfants sous la surveillance collective d’adultes du quartier. Dans cette situation, le travailleur social peut très vite percevoir une dimension de maltraitance, d’abandon. Pour ne pas focaliser là-dessus et percevoir la dimension collective de la surveillance, le professionnel doit renoncer à son savoir et s’ouvrir au savoir et aux références de la maman.

  • « Pour vous, les adultes sont collectivement responsables des enfants. C’est intéressant, vous voulez-bien m’en dire un peu plus ? »
  • « Ici, chacun s’occupe de ses propres enfants et ne s’occupe pas des enfants des autres, vous en pensez quoi ? »

Il ne s’agit pas de voir les choses en terme de « qui a raison ou tort » ni d’imposer sa lecture du monde et son point de vue à l’autre. Mais déjà, en questionnant la maman et en adoptant cette posture, le travailleur social posera un regard différent sur la situation, la maman n’est pas maltraitante, elle n’abandonne pas ses enfants. Ce n’est pas son intention.

 

Je ne prétends pas qu’il ne faut pas parler des problèmes avec les familles, ils existent ; il s’agit simplement d’en réduire l’activité. Il est plus facile de réduire l’influence des problèmes lorsque nous sommes connectés à des moments heureux, des réussites, des personnes ressources que lorsque la vie est saturée par les problèmes.

Amandine MARCHIER – Educatrice spécialisée, formatrice – Nîmes

Retrouvez-moi sur le site de la Cordée Educative

 

*Bertand Henot, Des idées vivantes en protection de l’enfance – Les pratiques de l’approche narrative, InterEditions, 2017. Bertrand Hénot est formé à l’approche centré solution et à l’approche narrative. Enseignant certifié en PNL . Praticien en hypnose ericksonnienne. 

** David Denborough, L’approche narrative collective, Hermann, 2011. Créateur des Pratiques Narratives Collectives, David a été de longue date élève, puis ami et associé de Michael White, fondateur de l’approche narrative avec David Epston.

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