Stratégie narrative - cordée éducative

L’approche narrative au service du travail social : des pratiques à construire

L’approche narrative est issue des travaux de Michael White (1948-2008) et David Epston (né en 1944), deux travailleurs sociaux respectivement Australien et Néo-zélandais. Cette pratique développe une vision optimiste des personnes et des relations en s’appuyant davantage sur les ressources que sur les problèmes.

Au travers de cet article, je vous propose de découvrir les principaux concepts narratifs sans entrer dans les aspects trop techniques qui nécessiteraient d’être davantage expérimentés. Ceci dit, l’un des intérêts majeurs de l’approche narrative est qu’elle permet de s’approprier des outils très simples directement applicables dans l’accompagnement. Attention toutefois car les outils ne sont rien sans la posture et l’intention positive du professionnel.

# L’histoire dominante 

Il s’agit de l’histoire (discours) racontée par la personne elle-même, son entourage ou bien les professionnels. Elle met en avant les problèmes, les dysfonctionnements et tend à donner une explication rationnelle à ceux-ci : « Je suis un père violent parce que j’ai moi aussi été battu par mon propre père ».  Cette histoire n’offre pas de perspective intéressante sur laquelle «rebondir», elle ne permet pas d’ouverture. Au contraire, elle contribue à enfermer la personne dans son problème.

Personnes et bulles - cordée éducative

# Le monde de la survie

C’est le monde tel qu’il est sous l’emprise des histoires dominantes de problème. Quand les personnes sont dans le monde de la survie, elles ne sont pas connectées avec ce qui est important pour elles. Lorsqu’une personne est en relation avec la violence, la maltraitance, la délinquance, l’alcoolisme etc., c’est simplement parce qu’elle est happée par le monde de la survie, sous l’emprise de son histoire dominante, coupée de ses intentions et de ses valeurs.

 L’objectif de l’accompagnement est alors de coopérer avec la personne accompagnée, de s’intéresser à tout ce qui ne concerne pas le problème afin de lui permettre de se reconnecter à ce qu’il y a de plus précieux chez elle.

# Qu’est ce qui maintient les personnes dans le monde de la survie ?

  • La recherche de la compréhension du problème : en cherchant à comprendre le problème, nous nous concentrons sur celui-ci et passons à côté des aspects qui peuvent contredire l’histoire de problème. De plus, cela peut contribuer à épaissir et ancrer davantage le problème. Bien que pouvant être légitime, la recherche de l’origine ou de la cause du problème ne fait souvent qu’augmenter le désespoir ou le découragement des personnes et parfois même des professionnels, embarqués par le problème.
  • Les définitions identitaires : dans le travail social, les personnes sont orientées en fonction de leurs problématiques, ce qui conduit à poser des «étiquettes» et à voir les personnes sous l’angle de leurs difficultés. Ces étiquettes conduisent à des définitions identitaires qui enferment les personnes dans leur pathologie et difficultés.
  • Demander aux gens de se calmer lorsqu’ils sont en colère par exemple : c’est être dans le déni de l’injustice, de ce qui met la personne en colère. En revanche, accepter et accueillir cette colère et l’injustice, c’est reconnaître  qu’il existe chez la personne quelque chose de l’ordre de la justice. 

# L’histoire préférée

Les histoires préférées sont toutes les histoires qui parlent des compétences, valeurs, espoirs, rêves, réussites, moments heureux qu’ont vécu les personnes que nous accompagnons. « Avec mon fils, j’aime bien aller à la bibliothèque du quartier » me confiait une maman. Avec cette histoire de bibliothèque, plusieurs pistes s’offrent pour co-construire des histoires préférées : « qu’est ce que vous appréciez particulièrement dans ce moment-là ? », « qu’appréciez vous chez votre fils, qui fait de ce moment, un moment particulier ? » « qu’est ce qu’il apprécie chez vous ? », « qu’est ce que cela a comme effet de vivre ces moments là tous les deux ? », «malgré ce que vous vivez, qu’est ce qui vous donne la force/sur quoi vous appuyez-vous pour trouver la force, l’énergie d’aller à la bibliothèque et de maintenir ce temps fort ? »

puzzle coloré - cordée éducative

# Comment accompagner des personnes qui vivent de manière «durable» dans le monde de la survie ? Comment les accompagner pour sortir de leur identité saturée par leurs histoires de problème ?

1. Rejoindre la personne dans le monde de la survie

 A ce stade, il s’agit d’écouter la personne et son problème. En effet, il est important que la personne se sente écoutée et reconnue dans ce qu’elle vit. Il ne s’agit pas de la juger, de la conseiller ni de la  victimiser. Simplement, accueillir ce qu’elle dit, en empathie, chercher à reformuler, veiller à reprendre les mots employés, être simplement dans la relation et créer un climat de confiance.

2. L’accompagner vers le monde de la vie

Cela signifie quitter progressivement, au rythme de la personne, le monde de la survie pour aller explorer d’autres histoires faites de ressources, valeurs, compétences, issues de leur propre expérience de vie.

Un des principes narratifs majeur est que « la personne c’est la personne, le problème c’est le problème, la personne n’est pas le problème ». En effet, dans les situations complexes que nous côtoyons dans le travail social, il n’est pas rare que le problème devienne l’identité de la personne « X. est alcoolique, c’est un homme violent », «un délinquant », « les parents maltraitants », etc.

En pratique narrative, nous préférons dire « X est en relation avec l’alcool, la délinquance ou la maltraitance ». Ceci permet de détacher la personne du problème et de créer un « espace de possible » dans lequel autre chose peut se construire. Autre chose qui va aider la personne à se construire une identité positive.

Pour externaliser le problème, il s’agit de se mettre d’accord avec la personne sur la définition de ce qui lui pose problème. C’est elle qui sait et qui est experte de sa vie. 

Par exemple, au lieu de partir de « parents maltraitants », cela pourrait donner :

  • Madame A. : « des fois c’est compliqué
  • TS : comment ça se passe quand c’est compliqué ?
  • Mme A : ça crie
  • TS : quel nom peut on donner à ces moments où ça crie ?
  • Mme A : des coups de gueule
  • TS : qu’est ce qui provoque ces coups de gueule ?
  • Mme A : la colère
  • TS : quand la colère est là, qu’est ce que la colère vous fait faire etc… »

3. Epaissir les histoires préférées

En pratique narrative, différentes « stratégies » s’offrent à nous pour explorer les richesses que possèdent les personnes. Lorsque la personne raconte son histoire de problème, elle raconte aussi d’autres choses qui ne sont pas en lien avec ses problèmes. Nous appelons cela des « fines traces ». Le travail narratif consiste à repérer ces fines traces comme autant de piste de décollage vers d’autres histoires. 

  • M.C : « Ma vie est très compliquée » (là, au lieu d’aller épaissir le problème, on va explorer autre chose)
  • TS : qu’est ce qui vous aide à tenir le coup ? 
  • M.C : l’espoir de voir mes enfants heureux
  • TS : c’est l’espoir de voir vos enfants heureux qui vous fait tenir, vous pouvez m’en dire plus ? Que dit cet espoir, du parent que vous êtes pour vos enfants ? « 

A ce stade de l’accompagnement, nous cherchons à parler des bons moments, en lien avec les valeurs, les compétences, les ressources des personnes mais aussi à explorer les tiers sécures. Vivre dans le monde de la survie isole les personnes. Nous allons donc raccrocher la personne aux personnes qui comptent ou ont compté pour elle. « Vous parlez d’amour, qui vous a appris ce qu’est l’amour ? », « Avez-vous une histoire que vous avez vécue qui parle d’amour à me raconter ? Avec qui étiez vous ? » « Qui dans votre vie ne serait pas étonné de l’espoir que vous avez pour vos enfants ? »

Nous pouvons aussi explorer les exceptions (c’est-à-dire toutes les fois où le problème n’est pas là) 

« qu’est ce qui fait que ce jour là, tu n’as pas pété un plomb ?» « qu’est ce qui chez toi a permis de ne pas péter un plomb ? » 

Ou encore, explorer ce que nous nommons « l’absent mais implicite ». Ceci est très utile et efficace lorsque les personnes sont en colère par exemple ou lorsqu’il y a un passage à l’acte. Il indique que quelque chose d’important pour la personne a été bafoué. Par exemple, la colère peut être en lien avec l’injustice, le manque de respect. Ce qui signifie que pour la personne la justice et le respect semblent être des valeurs importantes. Au lieu d’essayer de calmer la personne (ce qui généralement a pour effet de renforcer la colère, car la personne le ressent comme un reniement de ce qu’elle ressent), il peut être judicieux d’explorer la partie implicite :

  • TS : « Votre colère dit non à quoi ? » 
  • J : dans notre exemple, «à l’injustice,                      
  • TS : votre colère dit oui à quoi ? 
  • J: à la justice je pense
  • TS : la justice c’est quelque chose d’important pour vous ? Est ce que cela vous est déjà arrivé de partager vos espoirs de justice ? Qui ne serait pas étonné de voir que la justice est importante pour vous ? »

Lorsque la personne est en contact avec ses ressources, compétences, valeurs et ce qui est important pour elle, elle a davantage confiance en elle, elle se sent reconnue, elle peut réfléchir et peut se remobiliser, prendre de la hauteur et se retourner vers on problème avec plus de distance.

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4. Se retourner vers le problème

A ce moment là, la personne n’est plus enfermée dans son problème, elle peut commencer à envisager des choix. « Et maintenant, si vous regardez la situation dont nous parlions, qu’est ce qui devient possible ? »

Avec ces différents concepts et surtout grâce à une posture « décentrée » (c’est-à-dire non experte), les travailleurs sociaux peuvent non seulement retrouver le sens de leur travail en se connectant à l’essence même du travail social, développer leur créativité et leur propre pouvoir d’agir afin de pouvoir en retour développer le pouvoir d’agir des personnes qu’ils accompagnent.

Dans de prochains articles, je développerai plus précisément les idées narratives en lien avec la protection de l’enfance (comment soutenir la fonction parentale, développer les compétences) mais aussi comment développer le pouvoir d’agir des personnes accompagnées sous contrainte ?

Amandine Marchier – Educatrice spécialisée – Formatrice – Nîmes

Vous pouvez retrouver mon précédant article ici. Si vous souhaitez voir développer d’autres thématiques, n’hésitez pas à me contacter. 

Je propose des conférences et des formations à destination des professionnels mais aussi des ateliers pour les publics accompagnés. 

Vous pouvez me retrouvez sur le site de la Cordée Educative.

 

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